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La fortune des Trépon



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Les Trépon ont fait fortune durant la guerre, la deuxième guerre mondiale. Comme toutes les fortunes d’ici et jadis, jadis de cette époque, ce fut au marché noir, en vendant leur récolte et des bêtes à un prix exorbitant aux affamés.
Après la guerre, le fils unique Trépon a épousé la fille unique d’un autre enrichi dans les mêmes infâmes conditions, et ils ont eu un enfant. Enfant qui serait naturellement unique : surtout ne pas disperser un tel héritage.
Mais un jour Trépon le grand-père emmena son fils et son petit-fils braconner. C’était début septembre, trois jours avant l’ouverture de la chasse, donc la meilleure période pour buter les plus beaux faisans, les plus belles perdrix, quelques lièvres, des lapins dodus. Et Trépon le grand-père tua son petit-fils.
Les gens, naturellement, derrière les fenêtres, ont murmuré « bien mal acquis ne profite jamais ». Sans même une once de chagrin pour l’adolescent Trépon, élevé pour devenir leur véritable continuité, n’obéissant déjà plus qu’à une seule loi : son désir, aiguisé par une violence d’enfant bien nourri, l’égoïsme, la méchanceté.

Christophe habitait à la sortie du village, il avait la quarantaine, c’était un « gosse trouvé », comme on disait alors, élevé par le vieux curé, et il vivait de peu, dans une vieille bicoque, sans chercher à vraiment travailler.
Pour les anciens, Christophe était en fait « un bâtard de Trépon », le grand-père, né d’une « boniche polonaise », décédée justement quelques jours avant sa découverte. Les « mauvaises langues » prétendaient qu’elle était morte en donnant naissance à ce fils non désiré.
Christophe se rendit alors chez les Trépon, expliqua que la veille de son décès, le vieux curé lui avait transmis quelques secrets de sorcellerie, qu’il pouvait ainsi ressusciter le petit-fils.
Trépon le grand-père recouvra instantanément son habituel sourire méchant et transporta dans la grange le corps et les fournitures demandées par Christophe : cinquante litres de lait, deux cents d’eau, cinq cents kilos de blé, trente-cinq d’or, quarante pelotes de laine, huit sacoches en cuir, un veau de trois semaines, leur meilleur cheval et un couteau de boucher.

Trépon le grand-père et Trépon le père suivirent scrupuleusement les instructions, passèrent la nuit agenouillés devant une vierge en marbre qu’il leur fallut d’abord aller acheter en ville, et ils sont entrés le lendemain midi dans la grange. Ils se sont approchés du petit-fils et ont soufflé sur lui. Ce souffle ne l’a pas réveillé comme « prévu. » Une demi-heure plus tard, ils réalisaient que l’eau et le lait étaient toujours à la même place, le reste avait disparu.

C’était la fête au village. Durant la nuit, Christophe avait distribué le blé et la moitié de l’or, et à cette heure précise, conformément à sa demande, dans les villages voisins, des hommes de confiance irriguaient les foyers avec une partie du trésor.
Christophe a naturellement conservé l’autre moitié et avait quitté la région quand les Trépon commencèrent à le chercher.
Ils ont seulement retrouvé le veau, égorgé, au lieu dit « Marguerite ». L’institutrice prétendit avoir décrypté le message : Sainte Marguerite est « le saint patron » des femmes enceintes et des femmes en couches.
Cet or suffit à Christophe pour vivre paisiblement jusqu’à 87 ans. A neuf cents kilomètres de ce village où il n’est jamais retourné. Et il racontait parfois une partie de cette histoire à ses petits-enfants. Je peux donc confirmer que l’institutrice avait vu juste.
Des Trépon, il subsiste uniquement des noms au cimetière. Dans quelques décennies, personne ne renouvellera la concession, et ils seront effacés.
Le grand-père se laissa mourir de chagrin quand il comprit que son fils et sa belle-fille ne parviendraient jamais à avoir un nouvel héritier. Le mari commença à boire et ce fut l’enfer durant des années. Un accident « providentiel », de voiture, mit fin au naufrage.



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